Art et artistes

Art naïf, art brut, art singulier : différences

L'histoire et les désaccords derrière les termes naïf, brut et singulier, avec des peintures de Rousseau, Lesage, Séraphine Louis et Chico da Silva.

En 1938, le Museum of Modern Art de New York réunit des peintres européens et américains sous le titre Masters of Popular Painting: Modern Primitives of Europe and America. Onze ans plus tard, Jean Dubuffet publie L’Art Brut préféré aux arts culturels pour accompagner une exposition à Paris. Le premier nom cherche à donner une place de maîtres à des artistes appelés primitifs modernes ; le second annonce une préférence contre l’art reconnu comme culturel. Ce sont des propositions critiques différentes, antérieures à bien des définitions qui circulent aujourd’hui comme un vocabulaire stable.12

Naïf, brut et singulier apparaissent dans les musées, les galeries et les livres pour réunir des productions qui n’ont pas toujours retenu l’attention des écoles et des salons. Pour comprendre la différence, il faut demander qui a réuni les œuvres, quand et selon quels critères. Un artiste autodidacte peut figurer dans plusieurs de ces histoires. Le mot choisi change ce que l’on entend montrer de lui.

Un grand poisson à la queue en éventail tourné vers la gauche, flanqué de deux poissons plus petits sur fond ocre hachuré. Poissons, Chico da Silva, v. 1966, gouache sur papier.
Poissons (v. 1966), Chico da Silva João Cunha Collection.

Dans Poissons, peint par Chico da Silva vers 1966, un grand corps traverse la feuille entre deux poissons plus petits. Des rangées de petites marques suivent le flanc ; les nageoires triangulaires se divisent en champs rouges et jaunes. L’image permet de reconnaître l’animal tout en suivant un dessin répété dans plusieurs directions. Rien dans cette observation ne suffit à décider si “naïf” est le meilleur nom pour cette peinture. Le mot demande une histoire de sa réception, abordée dans le chapitre Primitif, naïf, indigène. Ici, il s’agit de comprendre pourquoi les catégories se rapprochent puis se séparent.

Ce que le mot naïf fait à une peinture

Dans l’usage courant, naïf suggère l’ingénuité. Appliqué à la peinture, ce sens peut laisser imaginer un artiste qui ignore ce qu’il fait. Le parcours d’Henri Rousseau montre l’ampleur du malentendu. Autodidacte, il souhaitait une reconnaissance institutionnelle, envoyait des œuvres aux salons et regardait la peinture officielle. Le Musée de l’Orangerie a fait de cette ambition le sujet de son exposition de 2026.3

Cinq singes gris et orangés apparaissent parmi des feuilles vertes superposées, des fleurs blanches et des plantes rouges, sous une bande de ciel bleu clair.

Henri Rousseau, Forêt tropicale avec singes (Tropical Forest with Monkeys), 1910. Huile sur toile, 129,5 × 162,5 cm.

Henri Rousseau. National Gallery of Art, Washington, John Hay Whitney Collection, 1982.76.7. Reproduction : NGA ; photographe non identifié dans la notice. Notice de la National Gallery of Art.

Dans Forêt tropicale avec singes, les feuilles ont des contours distincts et se superposent comme des pièces découpées. Le singe orangé du bas possède son propre espace devant la végétation, tandis que d’autres sont suspendus entre les tiges. De grandes fleurs claires traversent le premier plan. Le peu de modelé et les changements d’échelle appartiennent à l’organisation de la toile.

Rousseau n’a pas voyagé dans les forêts qu’il a peintes. La National Gallery of Art relie ces images aux jardins, au zoo de Paris et à des sources imprimées.4 La forêt a été construite avec des observations et des images recomposées. L’apprentissage hors de l’académie avait ses ressources et ses chemins ; l’absence de diplôme ne décrit pas ce travail de composition.

Martine Lusardy, directrice de la Halle Saint-Pierre, propose de distinguer l’art naïf par son rapport aux genres, aux thèmes et aux techniques de la peinture établie. Dans son entretien de 2019 à l’Académie des beaux-arts, elle emploie même l’idée d’une représentation traitée maladroitement pour expliquer ce champ.5 Ce qualificatif appartient à son interprétation. Devant Rousseau, on peut décrire plus précisément ce qui se passe : une perspective peu profonde, des plantes qui en cachent d’autres et des plages de couleur soigneusement séparées. La catégorie situe une réception ; le jugement sur la capacité du peintre doit se confronter à la toile.

Dubuffet choisit un éloignement

À partir de 1945, Dubuffet rassemble des œuvres en recherchant une création qu’il imagine libérée du conditionnement culturel. Ses voyages de prospection en Suisse comprennent des hôpitaux psychiatriques et des rencontres avec des médecins intéressés par les productions de leurs patients. Aloïse Corbaz et Adolf Wölfli entrent dans cette histoire. Le projet acquiert une organisation, des expositions et des textes, dont le manifeste de 1949.2

La différence avec l’art naïf tient au but de cette sélection. Dubuffet cherche des inventions dont les procédés et les finalités échappent aux modèles reconnus de l’art. L’absence de formation académique n’est qu’une partie de la question. Peindre un paysage connu avec une perspective inhabituelle peut rester dans les genres établis ; inventer un système personnel d’images, d’écriture ou d’objets ouvre un autre type d’enquête.

Cela ne transforme pas le diagnostic médical en définition esthétique. La recherche de Dubuffet inclut des institutions psychiatriques, mais la notion d’art brut porte sur le rapport entre la production et la culture artistique. L’histoire de chaque auteur, les usages de son travail et son arrivée dans une collection participent au classement. Une surface couverte de petits signes ne suffit pas à l’identifier.

Des rangées de petits motifs colorés forment deux masses arrondies dans le haut et convergent vers une pointe dans le bas, avec une figure claire sur l'axe central ; la toile est encadrée de bois.

Augustin Lesage, Composition, vers 1930. Huile sur toile, 70 × 49 cm.

Augustin Lesage. LaM, Villeneuve-d'Ascq, 999.32.4. Donation de L'Aracine en 1999. Photographie : Cécile Dubart. Notice du LaM.

Augustin Lesage empêche de tracer une séparation simple entre isolement et vie publique. Ancien mineur, il disait peindre sous la conduite des esprits, et son œuvre est représentée à la Collection de l’Art Brut. Il reçut un mécénat, montra une peinture au congrès spirite de Paris en 1925 et exposa au Salon d’Automne en 1926.67

Les rangées symétriques de sa Composition permettent une lecture formelle, mais sa présence dans l’art brut ne découle pas d’une formule visuelle. L’explication qu’il donnait de son travail et son parcours sont entrés dans la sélection. La reconnaissance publique coexistait avec l’origine médiumnique qu’il attribuait à ses peintures. La situation est plus complexe que l’image d’un créateur entièrement étranger à tout public.

Un idéal et les œuvres qui lui résistent

Lusardy attire l’attention sur cette difficulté : selon elle, le créateur brut idéal imaginé par Dubuffet n’a peut-être jamais existé. Elle propose de penser en degrés et en pôles plutôt qu’en frontières immobiles. Son interprétation s’éloigne d’un test de pureté que l’on pourrait appliquer mécaniquement à chaque biographie.5

La collection elle-même a trouvé une solution pour les œuvres qui ne répondaient pas à ses critères les plus stricts. La Collection Annexe, créée en 1962, a reçu en 1982 le nom de Neuve Invention. Elle rassemble des œuvres d’artistes professionnels en porte-à-faux avec le milieu culturel et des productions d’autodidactes diffusées dans les circuits traditionnels.2 L’existence de cet ensemble révèle un choix institutionnel : certaines œuvres ont été gardées près de l’art brut, sous une autre désignation.

Le musée ouvert à Lausanne en 1976 transforme aussi la réception. Des productions recherchées pour leur distance avec le monde de l’art sont conservées, étudiées et exposées par une institution. Cette contradiction appartient à l’histoire du terme. Consulter les collections et leurs dates aide davantage que tenter de deviner un classement à l’apparence d’une image.

Singulier : élargir le champ d’exposition

L’expression art singulier se diffuse à partir des Singuliers de l’art, exposition présentée au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1978. Revenant sur cette histoire dans Singuliers théâtres, en 2023–2024, le Musée Paul-Dini affirme que le nom ne définit ni un mouvement, ni un courant artistique, ni un style.8

Le musée réunit sous ce terme des artistes aux formations et aux pratiques différentes. Parmi les participants figuraient le bâtisseur d’environnements Facteur Cheval, Gaston Chaissac, Anselme Boix-Vives et Armand Avril. Chercher une technique commune pour les identifier laisserait de côté la diversité même qui a motivé ce rapprochement.

Le Paul-Dini rappelle aussi que Dubuffet encourageait d’autres collectionneurs à inventer des noms pour leurs ensembles afin de les distinguer de sa collection. Dans ce contexte, singulier permettait d’exposer des œuvres proches sans accepter tous les critères de brut. Les noms décrivent également des initiatives de collectionneurs et de commissaires, avec leurs rencontres et leurs désaccords. Ce ne sont pas trois styles qu’un peintre pourrait choisir d’apprendre successivement.

Séraphine et le changement du regard

Un arbre à la couronne arrondie porte des feuilles rouges et bleues, des fleurs aux centres clairs et des racines sombres ; des points blancs traversent la végétation et le fond bleu.

Séraphine Louis, L’Arbre de vie, 1928. Huile et Ripolin sur toile, 144 × 112 cm.

Séraphine Louis. Musée d'Art et d'Archéologie de Senlis, A.00.6.187. Photographie : Christian Schryve, reproduction du Pays d'art et d'histoire. Notice des Musées de Senlis.

Lusardy cite Séraphine Louis parmi les artistes autrefois classés comme naïfs, puis perçus comme plus proches de l’art brut.5 Ce changement ne correspond pas à une toile repeinte. Il modifie l’attention portée à l’invention de procédés, au rapport avec les modèles et à la vie de l’artiste.

L’Arbre de vie conserve un arbre reconnaissable, avec son tronc, ses racines et une couronne occupant presque toute la toile. Les feuilles ont des centres clairs et des pointes rouges ou bleues ; de petites marques se répandent entre elles. L’huile se combine au Ripolin, une peinture industrielle. La notice des Musées de Senlis précise que le titre a été choisi par Wilhelm Uhde et sa sœur, anciens propriétaires du tableau, pour lui donner une dimension sacrée.9

Même le nom sous lequel nous trouvons cette œuvre implique un acte d’interprétation ultérieur. “Arbre de vie” oriente la recherche d’un sens religieux ; la technique attire l’attention sur les matériaux ; naïf et brut ouvrent d’autres histoires du regard. Devant le même arbre, chaque information conduit à des questions différentes. Savoir qui a fait ce choix et à quel moment permet de discuter l’étiquette sans prendre son jugement pour une propriété naturelle de la peinture.

Notes

  1. The Museum of Modern Art. Masters of Popular Painting: Modern Primitives of Europe and America, archives de l’exposition du 27 avril au 24 juillet 1938. ↩

  2. Collection de l’Art Brut. Historique, entrées de 1945, 1949, 1971, 1976 et 1982. Formation de la collection et Neuve Invention. ↩ ↩2 ↩3

  3. Musée de l’Orangerie. Henri Rousseau, l’ambition de la peinture, exposition du 25 mars au 20 juillet 2026, sections “Introduction” et “L’ambition de la peinture officielle”. Réception naïve et recherche de reconnaissance. ↩

  4. National Gallery of Art. Tropical Forest with Monkeys, 1982.76.7. Fiche, sources visuelles et analyse de l’espace. ↩

  5. Nadine Eghels. L’art brut enrichit notre présence au monde, entretien avec Martine Lusardy, Académie des beaux-arts, Lettre nº 90, été 2019. Réponse à la question sur la différence entre art naïf et art brut. ↩ ↩2 ↩3

  6. Collection de l’Art Brut. Lesage, Augustin, biographie. LaM, Composition, 999.32.4, vers 1930, huile sur toile, 70 × 49 cm. ↩

  7. LaM. Les Mystères de l’Antique Egypte, section “Notice”. Mécénat de Jean Meyer, congrès de 1925 et Salon d’Automne de 1926. ↩

  8. Musée Paul-Dini. Singuliers théâtres, exposition du 21 octobre 2023 au 11 février 2024. Histoire du terme, diversité des pratiques et artistes exposés. ↩

  9. Musées de Senlis. Séraphine Louis, L’Arbre de vie, A.00.6.187. Technique, dimensions et choix du titre. Reproduction et crédit photographique : Pays d’art et d’histoire de Senlis et Ermenonville. ↩